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Pour une éducation suisse transformée par l'IA

La vision d’AI Swiss pour l’école suisse: enseigner la co-pensée avec l’IA dans toutes les disciplines, réformer l’évaluation et se doter d’un cadre national, au-delà des cadres de l’UNESCO et de la DGEP jugés trop prudents.

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La vision de AI Swiss

Septembre 2024 a été marqué par l'émergence de cadres internationaux sur les compétences en intelligence artificielle (IA), à l'image des «AI Competency Framework for Students» et «AI Competency Framework for Teachers» de l'UNESCO. En Suisse romande, la Direction générale de l'enseignement postobligatoire (DGEP) a également créé un groupe de travail sur l'Utilisation de l'Intelligence Artificielle dans le Secondaire II. Ces initiatives, bien que salutaires, restent bien trop timides face à l'ampleur des défis et des opportunités que représente l'IA dans notre société.

Au sein de AI Swiss, nous constatons sur le terrain une demande croissante de compétences de co-pensée humain-IA, tant dans l'industrie que sur le marché de l'emploi. Ce constat nous pousse à plaider pour une refonte profonde et rapide de la formation en Suisse, afin que l'IA devienne un véritable levier structurant dans l'apprentissage, et non un simple outil parmi d'autres.


De la co-pensée humain-IA: au-delà de l'usage

L'UNESCO et la DGEP insistent aujourd'hui sur la prudence et la posture critique, ce qui demeure essentiel. Pour satisfaire les besoins du marché du travail et des entreprises, AI Swiss prône une approche plus ambitieuse et résolument pragmatique: enseigner comment co-penser avec l'IA, plutôt que de cantonner l'IA à un usage utilitaire ou à une simple curiosité technologique.

Aujourd'hui, il ne suffit déjà plus de montrer aux élèves comment utiliser ChatGPT pour rédiger du contenu. Il s'agit de former à la réflexion collaborative avec l'IA, de faire comprendre ses mécanismes, ses biais potentiels et ses limites, afin de développer simultanément autonomie, créativité, capacité de raisonnement et esprit critique. Nous devons considérer l'IA comme un partenaire de discussion interactif, capable d'amplifier la capacité de raisonnement humain et de promouvoir de nouveaux modèles d'intelligence partagée.

La pédagogie active au service de la co-pensée

En matière de pédagogie, l'approche souvent préconisée consiste à limiter l'usage de l'IA ou à la restreindre à des projets d'éveil sur la durabilité, la fiabilité ou les enjeux éthiques. Si ces questions sont fondamentales, il faut aller plus loin:

  1. Expérimentation concrète de la co-pensée: L'apprentissage par la pratique reste le meilleur moyen de comprendre la dynamique humain-IA. Des outils simples, comme ChatGPT, peuvent être un point de départ, mais l'enjeu majeur est de favoriser la co-pensée dans toutes les disciplines. Les élèves doivent pouvoir dialoguer avec des systèmes intelligents, confronter des idées, itérer sur des projets et mesurer ce que la machine peut ou ne peut pas faire.
  2. Interdisciplinarité et intégration progressive: L'IA ne doit pas être cantonnée à un module d'informatique ou un cours optionnel. Son intégration dans toutes les matières, des langues aux sciences humaines en passant par les mathématiques et l'éducation artistique, est essentielle pour familiariser les élèves avec la variété d'applications et de réflexions que l'IA suscite. L'informatique et la réflexion scientifique, au passage, mériteraient d'avoir le même statut transcendant les silos des branches d'aujourd'hui.
  3. Formation massive et certifiante des enseignants: Pour orchestrer cette révolution pédagogique, les enseignants doivent devenir de véritables médiateurs IA, capables de guider la co-réflexion, d'aiguiller les élèves et de valider leurs démarches. Des formations ponctuelles ne suffisent plus: des modules obligatoires en formation initiale et continue, assortis de certifications nationales, sont indispensables pour asseoir la légitimité et l'efficacité de cette nouvelle approche.

Réformer l'évaluation: passer d'un produit final à un dialogue

Les cadres internationaux, tels que ceux de l'UNESCO, suggèrent des ajustements limités dans les modalités d'évaluation. Or, l'IA remet en question la notion même de «travail personnel» et pousse à inventer de nouveaux dispositifs d'évaluation:

  1. Valoriser le processus plutôt que le résultat: Au-delà du devoir rendu, il s'agit de tracer et analyser le dialogue entre l'élève et l'IA: quelles étaient les questions initiales, les reformulations, les essais et erreurs? Cette traçabilité éclaire la progression de l'élève et permet d'évaluer la qualité de la co-pensée tout en évitant la triche «invisible».
  2. Hybrider les évaluations: Proposer tantôt des évaluations avec IA (pour valoriser les compétences de co-pensée et de créativité) et tantôt sans IA (pour s'assurer des acquis fondamentaux). Cette hybridation reflète les réalités du monde professionnel où l'usage de l'IA, s'il est de plus en plus généralisé, n'exclut pas une solide base de compétences humaines.
  3. Intégrer l'IA dans les travaux de certification: Réaliser aujourd'hui un travail de maturité ou une thèse professionnelle sans IA est un non-sens en regard des besoins du marché du travail et des pratiques courantes en entreprise. Les travaux certifiants doivent donc inclure un volet de co-réflexion explicite, au même titre que l'on exige une bibliographie ou une méthodologie rigoureuse.

Un cadre national fort pour une Suisse équitable

L'approche fédéraliste de la Suisse est une richesse culturelle et politique, mais elle crée également des disparités entre cantons en matière d'innovation pédagogique. AI Swiss recommande de mettre en place un cadre national harmonisé, afin de garantir une équité entre les élèves et les enseignants.

  1. Une charte suisse de l'IA en éducation: Inspirée des principes de l'UNESCO, mais plus ambitieuse et concrète, cette charte définirait les règles de base pour l'intégration de l'IA: respect de la vie privée, inclusion numérique, accessibilité pour tous, formation obligatoire des enseignants.
  2. Un observatoire suisse indépendant: Chargé de tester et valider les outils d'IA éducatifs avant leur généralisation. Cela favoriserait une adoption rapide des outils tout en protégeant les élèves et le corps enseignant de solutions non éprouvées ou non conformes aux exigences éthiques et légales.
  3. Des méthodologies spécifiques pour chaque discipline: L'IA ne s'enseigne pas de la même manière en mathématiques, en langues ou en sciences humaines. Il est indispensable de créer des guides pédagogiques différenciés, adaptés au niveau scolaire et aux réalités de chaque branche.

Conclusion: vers une transformation urgente et nécessaire

Alors que l'UNESCO et la DGEP amorcent une ouverture prudente, la réalité de l'industrie et du marché de l'emploi exige un changement rapide et profond de nos méthodes d'enseignement. L'IA ne peut plus être considérée comme un simple gadget ou un risque à endiguer: il s'agit désormais de co-penser et co-vivre avec elle pour doter la Suisse d'une génération d'étudiants et de professionnels capables de naviguer dans une économie et une société de plus en plus empreintes d'IA et d'agents IA.

AI Swiss, par son expérience de terrain et ses liens avec le monde politique et économique, se propose d'être un partenaire actif de cette transformation. En encourageant une réflexion profonde sur l'IA, un partage de pratiques éprouvées, ainsi qu'une concertation nationale, nous souhaitons contribuer à faire de la Suisse un pôle d'excellence en matière d'éducation augmentée par l'IA.

Il est temps de revaloriser le rôle de l'enseignant en tant que médiateur et coach de la co-pensée humain-IA, et de dépasser les cadres trop prudents pour inventer un avenir éducatif à la hauteur des défis et des promesses de l'intelligence artificielle.